Les deux besaces

Προμηθεὺς πλάσας ποτὲ ἀνθρώπους δύο πήρας ἐξ αὐτῶν ἀπεκρέμασε, τὴν μὲν ἀλλοτρίων κακῶν, τὴν δὲ ἰδίων, καὶ τὴν μὲν τῶν ὀθνείων ἔμπροσθεν ἔταξε, τὴν δὲ ἑτέραν ὄπισθεν ἀπήρτησεν. Ἐξ οὗ δὴ συνέβη τοὺς ἀνθρώπους τὰ μὲν ἀλλότρια κακὰ ἐξ ἀπόπτου κατοπτάζεσθαι, τὰ δὲ ἴδια μὴ προορᾶσθαι.
Τούτῳ τῷ λόγῳ χρήσαιτο ἄν τις πρὸς ἄνδρα πολυπράγμονα, ὃς ἐν τοῖς ἑαυτοῦ πράγμασι τυφλώττων τῶν μηδὲν προσηκόντων κήδεται.

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Prométée, après avoir façonné les hommes, leur accrocha deux besaces sur les épaules : l’une revenait les maux des autres, l’autre recevait les maux propres ; et cette besace-là fut placée par le devant, et cette besace-ci fut placée dans le dos. C’est pourquoi l’homme* distingue si nettement les maux des autres, dissimulés à leurs propres vues, et si difficilement ses propres maux**, pourtant exposés à tout venant.

La fable peut concerner cet homme pointilleux, qui ne voit pas ses soucis, mais prompt à s’occuper de ce qui ne le regarde pas.

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*Ésope emploie le pluriel : il condamne donc tous les hommes. J’ai passé au singulier pour des questions de lisibilité.

**Le terme grec (κακὰ) signifie littéralement « les maux », pouvant prendre le sens de « malheurs ». Dans la morale, on lit « πράγμασι », qui a le sens concret de « soucis ». Les maux sont-ils à la source de soucis invisibles ? On va voir que Phèdre propose le mouvement inverse : les vices (« vitiis ») deviennent, dans la morale, les maux (« nostra mala »).

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De vitiis hominum. (version de Phèdre)

Peras imposuit Iuppiter nobis duas:
Propriis repletam vitiis post tergum dedit,
Alienis ante pectus suspendit gravem.

Hac re videre nostra mala non possumus;
Alii simul delinquunt, censores sumus.

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De besace, Jupiter nous en imposa deux :

Celle de derrière est pleine de nos vices,

Celle de devant est lourde de ceux des autres.

Ainsi, nous ne pouvons pas voir nos propres maux,

Mais dès que les autres fautent, nous les critiquons.

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La fable de La Fontaine reprend d’Ésope l’idée de vue (« Lynx envers nos pareils, et taupes envers nous […] On se voit d’un autre œil qu’on ne voit son prochain »), et de Phèdre il reprend Jupiter, ainsi que la morale (« Nous nous pardonnons tout, et rien aux autres hommes »). Cependant, il ne parle ni de « maux », ni de « soucis », ni de « vices », mais simplement de « défauts ».

 

Ésope semble indiquer que ce sont les malheurs qui nous accablent de soucis ; tandis que Phèdre suggère que les vices nous portent au malheur. La Fontaine résout la question par une boucle : le défaut fustigé (la cécité ou le manque de discernement) n’est qu’un de ces défauts qui appartient à notre besace arrière. Double aveuglement, donc, que celui qui nous frappe : incapables de voir nos propres défauts, nous ne nous rendons même pas compte de cette incapacité. Voilà pourquoi la critique et la censure aiment poignarder dans le dos : c’est là que se situe le mal.